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Demain n'est pas arrivé

Extraits
 

Demain
n'est pas arrivé

AVANT-PROLOGUE

PROLOGUE

            Domicile de l'auteur du roman – Matin du 14 Octobre 2022

 

      — Léo est en danger, me hurlait-elle. Faut absolument que tu viennes avec  moi.

        Surpris, j'abandonnai mon clavier.

   J'avais immédiatement reconnu cette emmerdeuse. On se connaissait intimement elle et moi. Problème, elle ne pouvait pas être réelle, puisque je l'avais créée.

 

         Port du Havre – Normandie – Veille du 14 Octobre – 21h47

 

      Un violent orage s’abattait sur la cité du Havre. Le jeune entrepreneur se tenait debout, fou d’inquiétude. Ça faisait au moins quinze minutes qu’il les attendait sous la pluie. Trois minutes plus tard il les vit débarquer, toutes sirènes hurlantes. Graziella, attirée par l’agitation inhabituelle des quais en soirée, avait rabattu la capuche de son ciré rouge. Elle se rapprochait de l’endroit, quand immédiatement un homme la pria de dégager.

   — Faut pas rester là toi, tu gênes l’accès à mes hommes.

   — Qu’est-ce qui passe ? Demanda la jeune femme.

  — Mademoiselle, dit un second secouriste, on vous a dit de dégager de là, vous n’avez rien à faire ici. Vous empêchez juste mes gars de passer avec la civière.

  — La rivière ? Demanda celle-ci, vu qu’elle n’avait pas pu saisir sa phrase, à cause d’une bourrasque de vent.

   — Le brancard, avec un bran comme branleuse, et  car comme car de flics, si vous tenez vraiment à ce qu’ils vous embarquent pour gênance sur la voie publique. Allez, poussez-vous.

 

     Elle accepta de se plier aux ordres. De l’endroit où elle se tenait, elle les observait filer vers les box, à l’arrière.

   — Chef, ça fait le deuxième en moins d’un mois, annonça l’un des hommes de secours.

    — Quel est l’état du blessé ? Demanda le supérieur, à l’équipe qui était arrivée en premier sur les lieux.

  — Encore inconscient pour le moment, mais son pronostic vital n’est pas engagé. Quelques jours de surveillance au GHH*1 et il devrait s’en tirer sans séquelles Chef. Vous voulez mon avis ?

    — Dites toujours...

    — Toujours.

    — C’est pas ce que je demandais Grangier.

    — Excusez-moi chef, ça souffle vraiment fort ce soir.

    — C’est pas une excuse valable. Je t'écoute.

   — Je trouve que Vervier, devrait arrêter d’engager du personnel non qualifié dans son bouge.

   — C’est pas à nous de porter un jugement sur ses activités. On est pas là pour ça. Alors tes réflexions, tu te les les gardes au chaud dans tes fesses, et tu  évacues au plus vite la victime. Pigé ?

 

    A une trentaine de mètres de l’intervention, Graziella n’en perdait pas une miette, plantée là comme une journaliste, en quête de scoop pour un magazine people.

     Luka Vervier, le jeune locataire du box, était effondré. Il savait que si la chose se reproduisait une fois de plus, la municipalité, qui avait fermé les yeux sur son commerce douteux, finirait par lui demander des comptes.

    Un poil plus tard, , à quelques mètres devant elle, Graziella revit passer les hommes du service médical d’urgence. L’homme inanimé avait le visage à demi recouvert par un masque à oxygène. Elle s’écarta le temps de leur laisser évacuer le blessé. Ce n’est qu’une fois l’ambulance éloignée, que piquée par la curiosité, elle se dirigea vers l’endroit où s’était produit l’accident.

L’intrigante s’approcha du jeune homme prostré à terre, et lui caressa l’épaule. Écartant les mains de son visage, il l’aperçut. Découvrant la fille, il eut une réaction de surprise.

*1 Groupement Hospitalier du Havre

 

1.

 

 

     Domicile de l’auteur – Soirée du 14 Octobre 2022

      Ce début d'histoire, je l'avais écrit le matin même de mon anniversaire.

  Depuis quelque temps déjà, je tenais le sujet d’une nouvelle aventure. Paresseux comme je suis, je préférais m’entretenir sur Facebook avec les membres de Au Bout, un groupe que j’avais créé pour les fans de mes romans, et qui s’enrichissait semaine après semaine de nouveaux participants. Il est vrai que dialoguer avec les gens, les divertir, découvrir leurs réactions suite à mes post, avait de quoi me plaire. J’y retrouvais ce contact particulier que j’avais avec les auditeurs, lors de mes années radio.

    Par expérience, j’étais conscient que dès qu’un embryon de récit m’arrivait, la chose n'était pas due au hasard. Connecté avec l’univers, je sentais que mes bonnes âmes n’allaient plus me lâcher, et étaient sur le point de m’envoyer de quoi satisfaire mon imagination. Je tenais là de quoi échafauder une trame de départ solide, capable une fois encore de partir à la vitesse de l’éclair.

     Cette même matinée, je venais de remplir quelques idées au brouillon,  avant de les recopier à l’écran. Quelques feuilles qui allaient rejoindre les plus anciennes, déjà généreusement éparpillées sur mon bureau. Le tout créant une sorte de foutoir, pour ne pas employer l’expression plus adéquate de joyeux bordel. 

    J’étais donc occupé à récupérer celles, qui avaient glissé entre l'interstice du mur et l'espace de travail, lorsqu'une bourrasque de vent, s'engouffrant par la fenêtre restée ouverte, est venu dévaster mon bureau. Je vous passe les détails de l’écrivain à quatre pattes, en train de se jeter sur ses notes, et proférant des jurons dignes d’un capitaine de BD, tentant de rassembler ce qui pouvait encore sembler "rassemblable".

    Après avoir épousseté la poussière au sol, à l'aide de mon sweat bleu, qui en avait profité du coup pour faire les vendanges dans la pièce, je m’étais remis à taper le contenu de mes notes, quand la porte s’ouvrit et elle apparut brutalement.

2.

    Domicile de l'Auteur– 14 Octobre 2022 – 8h32 

 

    La jeune femme en petite tenue venait de faire irruption dans mon bureau.

    — Mais qu’est-ce que tu fous là à moitié à poil ? balançais-je interloqué à ma  visiteuse. Enfile au moins un truc.

   La seule chose que je trouvai à lui lancer, était un vieux gilet marine deux fois trop grand, qui traînait sur une chaise, et dont la fermeture éclair ne faisait plus d’éclair depuis un moment, c’est clair.

Elle se le jeta sur les épaules et me rétorqua immédiatement...

    — Tu pourrais dire bonjour au moins.

  — T’es pas bien Manon. d’abord t’existe que dans mon imaginaire. J’ai l’impression de parler à un ghost.

    —  On dit une ghost.

    — Tu vois tu viens de l’avouer, tu es qu’une fantômette . Ça prouve que je suis pas complètement zinzin.

  — Zinzin, il y a que toi pour employer des expression de ieuv, on croirait entendre le président.

    — Ne mêle pas l’Élysée à nos affaires perso Macron.

    — Moi c’est Manon.

    — Peut-être que je ferais mieux de les avertir.

    C’était bien Manon Pommeray qui s’adressait à moi. Cette même Manon qui avait été l’héroïne de mon roman Elle est Lui, du temps où elle habitait le Mont Saint-Michel.

   C’est moi tout craché ça, plutôt que l’assaillir de questions au sujet de son apparition, je cherchais à remettre coûte que coûte la main sur un article de journal, que j’étais sûr d’avoir imprimé, et archivé dans je ne sais plus trop quel dossier.

    — Tu branles quoi ? M’asséna-t-elle comme le maréchal d'une célèbre place niçoise.

  — Tu feras moins la fière quand j’aurais retrouvé ce que je recherche. Et d’abord surveille ton langage, ou je vais encore me prendre une remarque de la N.D.L.R.

    — La quoi ?

   — La N.D.L.R. Je les appelle Note De La Réaction. T’as déjà oublié ? Depuis tes aventures au Mont, je suis régulièrement surveillé par ce service casse-couilles, qui se prive pas de changer mes mots, et les corriger sans ma permission. Un organisme non agréé, au top de l’abus de pouvoir. Heureusement qu’ils lisent pas mes notes de bas de page, le seul espace libre où je peux encore m’exprimer en toute liberté, comme dirait Bartholdi qui s’est jamais privé de statuer sur le sujet. Bref ça vole pas haut.

   — Ce serait pas plutôt note de la rédaction ?

   — Oh l’autre, où t’as vu des avions à rédaction.

Perturbé par sa question, je continuais à fouiller toute ma paperasse, pour savoir ce qu’il était advenu de cette foutue feuille, que j’étais bien certain d’avoir imprimée, dans le but de conserver une preuve de son forfait.

    — J’ai pas que ça à faire, s’impatienta Manon. Je suis pas là pour ça.

    — Maintenant que t’es là. Tu bouges pas. Compris ?

    — Sur un autre ton Shrek.

    Pour ne pas gaspiller de temps précieux, je préférais ne pas lui répondre. Il fallait absolument que je remette la main sur ce doc. Ainsi enfin elle et moi, on allait pouvoir s’expliquer. En ouvrant un protège-doc, je mis la main sur ce que je cherchais. Je le lui collai immédiatement sous les yeux. Plus près que ça c’était impossible, si bien qu’elle dut faire deux pas en arrière pour le déchiffrer.

    — Ah… ça, soupira-t-elle, il est enfin paru ?

    — Comment ça enfin ?

    Mais dites-moi que je rêve là. Je suis en train de taper la conversation avec mon personnage de roman et l’autre, elle trouve ça aussi naturel que deux potos qui discutent ensemble à la machine à café.

 

    L’article, signé Jean-Louis Lichtenauer, pour le quotidien régional des DNA*2 , faisait l’écho de la sortie du nouvel album de Denis Simon, « Et Après ». Un artiste colmarien populaire avec lequel je collabore depuis toujours, et d’une indéfectible amitié. Régulièrement, le chanteur fait appel à ma plume, qui habille chacune de ses mélodies, depuis près de trente ans.

*2  Dernières Nouvelles d'Alsace. Le quotidien de la presse régionale alsacienne

    J’examinais donc ce qu’avait écrit la presse, pour voir si l’essentiel des infos qui lui avaient été transmises, avait bien été relaté. Denis et moi, avons l’habitude de voir des articles amputés de détails importants, qui bien que mentionnés aux journalistes, une fois passés le service de la rédaction, font trop souvent l’objet de quelques coups de ciseaux malheureux, qui viennent semer la confusion dans l’esprit des lecteurs.

  Une fois encore, pour ne pas faillir à la règle, des précisions importantes avaient été squeezées. En revanche, y figurait quelque chose, auquel j’étais loin de m’attendre.

   Le chanteur, répondant à une question concernant l’un de ses nouveaux titres, citait...

Extrait de l’article

 

    … « Je travaille toujours avec la même équipe, Thierry Brenner qui écrit les paroles sur la musique que je compose, le studio M2K pour la prise de son, le mixage et les arrangements »

Parmi les douze titres de son 18e enregistrement, « Nyama » dont les paroles sont de Manon Pommeray…

     — Et ça, c’est moi qui l’ai inventé ça ?

    Affirmai-je à Manon, lui glissant la preuve sous le nez.

    — Calme-toi pépère. Je sens que ton ego en a pris un coup, mais t’es pas le seul parolier sur terre. Et d’abord, « Nyama » c’est ni à moi, ni à toi. La chanson appartient au public de Denis.

    — Ah bon ? Lui répondis-je comme un con, sous le coup de l’émotion.

    — C’est ta faute. T'avais qu'à pas m’inventer.

   — Si j’avais su, j'aurai mieux fait de te laisser pourrir dans ton cachot du Mont. Tu aurais fini bouffée par les asticots en hurlant "Maman".

  — Quelle bienveillance. T’es vraiment un mec bien. Il faut que les gens le croivent.

    — Tu vois, dès que c’est plus moi qui écris tes dialogues, tu te mets à parler comme une cagole.

     — Oh ça va. Tout le monde peut se planter.

     — Tout le monde... Tu serais pas un peu nombriliste ma belle ?

   Sans lui laisser le temps de répondre, j’enchaînai...

     — J’ai eu Denis au tel, pour lui demander des explications sur ce que t' as fait. Le seul truc qu’il a trouvé à me répondre, c'est que je suis victime de ma créature.

     — Quand on veut pas être déçu, on invente pas Frankenstein.

     — Non mais oh. Mes autres personnages se conduisent pas comme ça avec moi. Ils sortent pas du livre eux !

     — Because I ‘m unique, Monique.

     — Unique ta reum.

    —Carrément vulgos le Thierry. Je suis choquée. Si ton public savait ça. Tu veux que je call une influenceuse ? Elle va pourrir ta life sur les réseaux. J’en connais des tas.

    — Ça suffit les dégâts. Tu comptes me refaire le coup avec Marynn et mes autres artistes ?

      — Tu verras bien.

   — Je te merde Manon. Toi et toutes tes créatures diaboliques. Vade retro Satanas et Diabolo.

   — Tu comptes encore longtemps péter un câble ? Parce que si c’est le cas, t’aurais mieux fait de rester au Modem.

     — Arrête ! Tu sais bien que je me fous de la politique.

  — Idiot ! Je parlais du modem, l’âge de pierre de l’informatique. T’as du connaître ça toi ?

    — Un ton en dessous Miss. T’étais pas née que je me baladais déjà sur le Web. Sauf qu’à l’époque on avait pas de forfait, on payait à la minute passée sur la toile, et ça douillait grave. Je me rappelle que la première fois que je m’y étais égaré, la page avait pris une plombe pour se charger, et je te parle pas du graphisme.

   — C’est ça. M’en parle pas.

   — Insolente ! Tu vas m’écouter quand même.

   — Si je veux.

    Je ne l'entendais plus me répondre. Perdu dans mes souvenirs, je me rappelais de la première fois où je m’étais enchevêtré dans la toile, et n’arrivais plus à en sortir. Pour pas y passer tout l’argent du ménage, j’avais fini par arracher la prise au mur pour couper net la connexion. J’appris plus tard qu’il y avait d’autres moyens de procéder.

    Manon se moquait de mes expériences de vieux routard du web. Elle était là pour m’informer de quelque chose d’important. Au lieu de ça, je partais déjà dans mes divagations de rêveur nostalgique. Quand elle interrompit mon voyage.

 Je suis là parce que tu dois venir avec moi.

   — Où ça, chez Aldi ?  Parce que si j’accepte de venir, tu m’aideras à porter mes courses, c’est devenu si délicat depuis la fibro.

    — T’es malade !

   — Un peu oui.  Il y a des jours où ça va mieux, mais je dois pas porter plus de deux kilos à la fois, sinon le processus se déclenche pour au moins vingt quatre heures.

    — T’as pas compris l'artiste. Je voulais dire malade mental.

    — Respecte tes aînés Manon. Tu sais pas comment tu finiras toi.

    — Please, te venge pas sur moi.

   — Ça va, je vais t’épargner. Mais surtout, t'arrêtes de me piquer mon job, je crèche pas au Mont moi.

    — Tape  m’en cinq, Bro.

    — Je sais pas si je dois te faire confiance, mais j’accepte.

   Après un check rapide, mais sans provision, elle accepta de me raconter la raison de son irruption, sans m’en dire davantage sur l’identité de Léo. Comme d’habitude, elle avait encore dû se fourrer dans un plan à la con. Quand elle eut fini de parler, je comprenais plus trop ce que j’étais prêt à faire pour elle, tellement elle m’avait saoulé.

    — Alors tu viens ? Insista-t-elle.

   — Deux minutes, je cours chercher un blouson en bas, des fois que ça pèle là où tu veux m’emmener.

  Quand je remontai, elle avait disparu. C’était impossible, j’avais dû rêver cette scène. Où était passée Manon ? Je devais me rendre à l’évidence qu’elle n’était qu’un fantasme, et n’osais lui avouer que j’étais tombé amoureux de son personnage, avant de la livrer aux mains expertes de Thibault dans le livre.

   Je plongeai la main dans une boite de crocodiles, et engouffrai le rouge dans ma bouche. Tout en mâchant mon bonbec, je repris mon début d’histoire le plus naturellement du monde, et me mis à taper…

    Veille du 14 Octobre...

 

3.

 

 

     Veille du 14 Octobre - 22h15 - Quais du Havre - Box ou s'est produit l'accident.  

     Une fois le blessé évacué, Luka s’empressa d’apprendre ce que cherchait la fille au ciré.

     — C’est toi que l’agence Mattéï a envoyée pour le remplacer ?

     — Non mais regarde-toi mec, ni bonsoir, ni merde, répliqua Graziella.

     — Et d’abord tu sors d’où meuf ? Je t’ai  jamais vu en ville moi.

    — Parce qu’on doit pas zoner dans les même endroits. Tiens, jette un œil à ça.

 Elle lui passa son smartphone, et l’invita à regarder le tuto de Silvio Buonamaniere. Ce youtubeur avait l’art de transformer un quidam brut de pomme, en un prince de l’élégance mondaine, grâce à ses recommandations avisées.

   — Refous-ça dans ta poche. Je m’en cogne de ton Silvio et ses conseils en carton. Si t’es pas envoyé par Matteï, qu’est-ce que tu fais plantée là ?

    — Je t’ai aperçu en train de pleurer.

  — Faux. C’était juste une poussière dans l'œil gauche, que je cherchais à dégager.

     — Avec les deux mains ? La prochaine fois essaie avec les pieds, mais quitte d’abord tes baskets.

     Voyant qu’elle ne manquait pas de répartie, il enchaîna…

     — Panier pour toi Miss.

    Observant comment la fille était gaulée sous son ciré, il ajouta…

     — Tu manques pas de balancé franc toi.

     — T’attends quand même pas à me mettre la main au panier Kevin.

     — Comment t’as deviné ?

     — Que tu t’appelais Kevin  ? Simple intuition, j’ai qu’à te regarder.

     — Raté, moi c’est …

     — Roger, tu t’appelles Roger ? L’interrompit-elle.

    — Tu comptes nous faire tout le dictionnaire des prénoms Madame Irma, ou on va s’arrêter là ?

     — Je commence à fatiguer. Les astres ne sont pas avec moi.

    — Tu l’as dit, un vrai désastre. Puisque tu veux tout savoir, sur cette planète on m’appelle Luka.

    — Et sur Vénus ?

   Vervier éclata de rire. Elle avait un sens de la répartie qui lui plaisait énormément. Comment allait-il pouvoir lui cacher bien longtemps.

    — C’est l’accident qui t’a attiré là ?

    — Ah c’était ça le SAMU et les flics. J’me disais bien que ça venait de pas loin.

    — En veilleuse Miss Marple. Y’a pas marqué « Murder » sur ma porte.

    — Dommage, ma spécialité c’est fourrer mon nez partout.

    — J’apprécie pas trop les curieux par ici. C’est quoi ton petit nom la fouine ?

    — Graziella. Graziella Schneck.

    — Oh mais c'est mignon tout plein, lui dit-il, se tournant au même moment, se retenant d’éclater de rire. Si jamais tu te lances dans les impressions de T-Shirt, tu m'en gardes un. Tu pourrais rapidement inonder le marché, surtout si tu enlèves le « c » à Schneck.

   — Qu’est-ce que j’y peux moi si mon père est né à Mittelschaeffolsheim.

   — Mittel quoi ?

  — Arrête avec ça. Je suis jamais capable de l’écrire correctement sur les formulaires administratifs.

  — Rien que le nom du panneau doit être supporté par trois poteaux, lui retourna Luka.

    — Dis-moi, ton box on peut visiter, ou faut acheter un billet coupe-file avant ? Lui demanda-t-elle, dans le but de détourner l'attention de son nom.

   — Euh, fit-il surpris. Y a rien à voir de spécial.

   — Alors ça m’intéresse. Fais-moi entrer.

   — C’est qu’il fait déjà nuit.

   — Trouve autre chose. Si ça continue, tu vas rajouter que t’as pas la lumière à tous les étages.

  — C’est pas c'que je voulais dire. Je suis encore sous le choc de ce qui s’est passé. J’ai besoin d’évacuer.

   — Ça c’est fait. Le gyro bleu qui s’éloigne, c’est pas pour faire ambiance club.

 

   Luka avait dû manquer quelque chose au film. Elle s’en était aperçue. Le jeune homme à qui elle venait de taper dans l’œil, lui proposa un bail.

   — Si t’es ok Graz, je préférerais qu’on poursuive cette discussion ailleurs.

  — En tout cas pas chez moi. Je te préviens Luka, je couche pas le premier soir. Seulement la veille.

  Sacré tempérament cette Graziella. Vervier avait envie d’en savoir davantage à son sujet.

    —  Et si on allait se boire un verre à la crêperie chez Maryvonne ?

    —  Boire c’est bien, manger c’est mieux.

    —  Ok je réserve deux couverts.

    — Deux seulement ? S’étonna-t-elle. Et si j’ai besoin d’une cuillère, on partage ?

     Il s’esclaffa une nouvelle fois, puis ils quittèrent tous deux les quais pour rejoindre l’endroit.

 

 

4.

 

 

  Un peu plus tard "Chez Maryvonne" - Table de la crêperie - Quartier Saint-François - Le Havre

 

    Menus à la main, Luka et Graziella se concertaient pour savoir ce qu’ils avaient l’intention de commander.

    — T'as choisi laquelle ?

    — L’Alsacienne.

    — Toujours ton coté Schneck ?

    — Désolé, elle me fait trop envie.

  — Je vois. Un truc pas trop calorique. Oignons, crème fraîche, emmental, poitrine fumée grillée.

   — Te plains pas Luka, j’ai pas demandé le supplément choucroute. Et toi t’as pris quoi ?

   — La Popeye. Jambon blanc, œuf, emmental, épinards, crème fraîche. Manque plus que les olives.

   — Les olives ?

   — Ben ouais. Comme la meuf à Popeye.

   — T’as appris ça où ?

   — C’est Papi Raymond qui m’a fait découvrir ce dessin animé quand j’étais petit.

   — En DVD ?

  — Tu rigoles. Son matos était bien plus moderne. Il utilisait un magnétoscope avec des K7 vidéo. C’était tout un cérémonial. D’abord tu devais introduire la cassette dans l’appareil, et la rembobiner avant de pouvoir mater.

   — Ça date au moins de la construction des Pyramides ?

   — Tu brûles. Les années 80.

   — Quel kiff ! J’adorerais essayer.

   — Les eighties ?

   — Non, le scope.

   — Tu te plais pas dans cette vie Graziella ?

   — Pas exactement. J’ai l’impression que l’époque de ton grand-père était plus insouciante que celle qu’on vit nous.

   — C’est dû à l’évolution. On…

   Il fut interrompu par le serveur qui vint enregistrer leur commande.

   — Alors pour la demoiselle, ce sera une Alsacienne, et une Popeye pour moi.

   — En boisson vous désirez quoi ?

   — Deux bolées de cidre. Du brut.

   — Plutôt du doux pour moi, rectifia Graziella.

   — Du doux pour la demoiselle et du dur pour vous, c’est noté. Et comme dessert ?

   — Vous reviendrez nous voir, ça vous fera un peu d’exercice, plaisanta Graziella.

   Esquissant un sourire, il se retira poliment.

   — Tu parlais d’évolution quand ce gorille nous a interrompus. Qu’est ce qui te gêne dans le monde où on vit ?

   — Le manque de liberté individuelle. On dirait que tous nos gestes et nos paroles sont épiées. Jusqu’à tes baskets.

   — Pourquoi tu dis ça ?

   — Parce qu’elle pue d’épiés, lui répondit-elle en éclatant d’un rire communicatif.

   — Qu’est-ce que tu fais comme job ?

   — Une école de journalisme.

   — Où ça ?

   — A l’EFJ de Paris.

   — Et ça te plaît ?

 — La presse écrite, pas tant que ça. Ce que je veux c’est devenir correspondante à Rome pour BFM . Et si on parlait de toi, tu m’as encore rien raconté de ce que tu deal dans ton box.

   Fort heureusement, Luka n’eut pas à répondre. L’employé revint avec les galettes chaudes et le cidre doux .

  — Alors si j’ai bon, la Popeye c’est pour Mademoiselle, et l’Alsacienne pour Monsieur.

  — Presque, répondit Graziella. Un essai de plus, et c’était la transformation directe.

   — Je suis confus. Je viens de servir une table de quinze rugbymen, il y a deux minutes, et j’ai fait un tout pile.

   — Tout pile or not tout pile, attise the question. Tu taffes ici depuis quand ?

   — Deux ans.

   — Euh, tu comptes lui demander son 07 Graziella, ou tu préfères dîner avec moi ?

 

    Voyant qu’il dérangeait, le serveur se retira une nouvelle fois. La jeune femme reprit la conversation où elle l’avait laissée.

   — Et toi beau gosse, qu’est-ce que tu trafiques dans ton container ?

   — Mange, ça va refroidir.

   — Tu m’as pas répondu Luka. Pourquoi tu bottes à chaque fois en touche ?

   Il enfourna un énorme bout de galette dans sa bouche.

 —J’beux pas te rébondre la mouche bleine, tenta-t-il sans réellement la convaincre.

   Elle se leva de sa chaise, et lui tendit sa coupe de cidre aux lèvres.

  — Maintenant que je t’ai nettoyé l’orifice, ça devrait devenir tout de suite plus intelligible.

   — Tu disais ?

   — S’il faut traiter les oreilles en supplément, y’ a qu’à recommander une bolée.

   — C’est bon j’abdique. Qu’est-ce que tu veux savoir ?

   — Tout. Le mec que j’ai vu allongé sur la civière, c’était qui ?

  —José, un étudiant en commerce international, que je venais d'embaucher hier matin.

   — Il s'use très vite au taf.

   — Sorry, j'avais compris il suce. Assure mieux tes liaisons.

  — Déconne pas, si tu continues à exploiter tes travailleurs comme ça , tu vas vider tout le campus en deux jours.

   Elle ne put s'empêcher d'ajouter.

   — Il est pas postier au moins.

   — Ben non.

   — Ça aurait pû expliquer le facteur de pénibilité au travail.

   — Déconne pas. Tu sais rien de ce qui se passe là-bas.

  — Je suis là pour apprendre. Tu préfères te confier à moi, où je dois alerter CNN.  Je peux demander la liaison satellite avec la grosse pomme.

   — C’est que du bluff. T’es juste étudiante, pas Élise Lucet.

  — Qu’est-ce que t’en sais ? Si t' apprenais que je bosse pour sa société de prod, tu ferais moins le fier.

   — Sûr. Je commencerais à fouetter du caleçon.

   — On va garder le secret sur tes activités, si tu me balances tout.

   — T’es dangereuse comme fille.

   — Bouhhh, lui fit-elle à la manière d’un fantôme écossais.

   Surpris par sa réaction, Vervier sursauta.

   — Ça va pas Popeye, c’est les épinards qu'ont du mal à passer ?

   — C’est bon t’as gagné. je vais tout t’avouer, mais pas ce soir.

   — Pas de confidences sur l’oreiller. tu m’auras pas comme ça Mime Osa, lui dessina-t-elle avec ses mains .

   — Tu l’as fait exprès ?

   — De quoi tu parles ?

   — Mimosa.

   — Parce que j’ai osé te mimer la chose.

  — Je parlais pas de ça. Mimosa, c’est le fils de Popeye et d’Olive. Encore une fois t’es connectée avec moi. Tu serais pas l’esprit de mon papi réincarné ?

   — Comme technique de drague, c’est du lourd Brutus.

   — Tu viens de remettre ça à l’instant.

   — Hein ?

   — Brutus aussi faisait partie du film.

   — Si je suis ton raisonnement, ça doit être le grand frère de Mimosa. Le mec qui fait des abdos à la salle, et joue des pecs pour tomber les meufs.

   — T’y es pas Miss Holmes. Brutus c’est le grand méchant de l’histoire. Il fait la misère à Popeye, tout ça pour essayer de lui chourer Olive.

   — Maintenant qu’on tient le noyau de l’histoire, tu comptes en faire surgir beaucoup d’autres comme ça ?

   — C’est pas moi qui les fais apparaître. C’est toi.

   — Bref, t’as encore changé de conversation. Trop fort Luka, mais Là il est temps de passer aux aveux.

   — Tu me fais confiance ?

   — Qu’à moitié.

   — Je te promets que demain tu pourras entrer. Je te ferai tout visiter.

   — Et si je me pointe, et qu’il y a personne ?

   — Impossible avec ça.

  Il prit sa main, lui ouvrit, et y glissa un objet avant de la refermer.

   — C’est quoi ?

   — Ouvre.

  En découvrant ce qui se cachait à l’intérieur de sa paume, elle accepta sa proposition. Ils se donnèrent rendez vous le lendemain sur ce même quai, où elle avait été témoin de l’évacuation de José.

5.

    Port du Havre - Lendemain du 13 Octobre - 09h52

    N.D.L.R

    — Ce crétin n’a pas encore compris qu’on peut mentionner la date exacte, ce qui facilite la compréhension du lecteur. On va vous changer ça tout de suite.

    — Ça va vous, pas besoin de me faire passer pour plus con que je suis déjà. Je vais vous rectifier ça.

 

   Port du Havre - 14 Octobre 2022 - 09h52

     Alors que je restais toujours sans nouvelles de Manon, depuis sa mystérieuse disparition, je m’étais remis à taper sur mon clavier la suite de la rencontre entre Graziella et Luka.

   La jeune femme était arrivée la première au box. Pour se détendre, elle faisait le tour du bâtiment, espérant découvrir un autre accès à l’arrière, où elle aurait pu s’introduire, en attendant l’arrivée du locataire des lieux. Mais l'entrée de service avait été sérieusement cadenassée. Je vous parle de la serrure, pas de Graziella. Ce qui devrait m’éviter une intervention déplacée de la  N.D.L.R .

   Luka, surpris de voir la fille faire les cent pas, venait de se pointer sur le site avec une bonne vingtaine de minutes de retard.

   — Coucou toi. Désolé, j’ai été retenu par mon père. Il avait besoin de moi à la caravane. Un service à lui rendre. T’as pas eu froid au moins ?

   Elle lui claqua la bise, avant d’enchaîner.

   — T’inquiète, je me suis pas encore transformée en distrib à glaçons. Tu vas me trouver curieuse, c’était quoi le souci avec ton reup ?

  — Un problème avec le wc japonais de la caravane. La cuvette qu' était restée bloquée.

  — Gravissime. De quoi bouleverser ta life, ajouta-t-elle en en faisant des caisses. Du coup t’as fait quoi ?

   — J’ai trafiqué le système électronique, et elle est repartie d’aplomb.

   — A la chasse ?

   Il partit dans un éclat de rire avant de lui expliquer la suite.

   — Tu comprends que je pouvais pas le laisser filer comme ça à Nancy, avec sa cuvette en mode bec de canard.

    — Elles commencent bien ses vacances de Toussaint.

    — Quelles vacances ? Il y va pour bosser.

   — Vu le prix du carbu ça doit lui faire chéro l’aller-retour Le Havre-Nancy tous les jours.

   — T’as rien capté, petite sotte.

  — Petite sotte, comme c’est mignon. Du moment que tu me traites pas de teubé. Et il va faire quoi en Lorraine ton daron?

   — Il participe à la Foire d’Automne de Nancy.

  — Qu’est-ce qu’il vend sur son stand ? Des aspi à trois mille balles ? Car si tu rajoutes le prix du billet d’entrée, ça fait un sacré trou de balle dans la carte bleue.

   — Si tu me laissais le temps d’en placer une, je pourrais développer. Humour d’ex photographe.

    — Sorry je suis trop curieuse. Explique !

   — D’abord il vend rien, si ce n’est des tours de bonheur. Il est forain comme toute ma famille. Il tient un manège à sensation.

    — Cool. Il va pouvoir nous offrir des tours. Faut vite que tu me le présentes.

  — Quand il sera de retour. Là il s’est barré sur la route pour plusieurs semaines. Depuis la fin du confinement, le business redémarre en flèche.

   — C’est quoi son attraction ?

   — Le super Gravity. Tu sais, celui qui fait un trois-cent-soixante degrés.

   — Trop hype. Et ta mère, elle bosse avec lui ?

  — Tu plaisantes, elle tient son stand à elle, avec une de ses sœurs. Elle s’occupe des croustillons hollandais. Et Kéchua l'autre frangine, s’occupe des piscines à balles. Au fait t’as déjà goûté ses croustillons ?T’as déjà goûté ?

   — Arrête, j'en salive déjà. J'me demande vraiment c'qu’on fout ici. On aurait mieux fait de les suivre.

   — C’est pas trop le moment. Papa a grave râlé quand j’ai ouvert mon affaire sur les docks, car il voulait que je le suive en tournée, comme quand j’étais ado. Je lui ai dit que j’étais grand maintenant. Et que même si je délaissais la communauté des gens du voyage, je serais toujours là pour les grandes occasions. Il pourra à vie compter sur moi. Depuis il me lâche un peu la grappe.

   — En pleine saison des vendanges.

   — T’es une snipeuse de la vanne Graz.

 

   Le temps passait, et la conversation avait totalement dévié de son point de départ, ce qui semblait plutôt arranger Luka. Quand la jeune femme revint à la charge.

    — Bon, et si tu nous montrais ton gros bazar Félix. J’attends que ça moi.

   — C’est toi qu’as la clé. Je te l’ai filée hier soir à la crêperie. Tu l’as pas perdue au moins ?

   — Quelle idiote ! J’avais la clé de ton machin dans ma poche. Moi qui croyais que c’était celle de ton appart. Tu te rends compte que j’aurais eu le temps de tout fouiller en vingt minutes.

   — Bad luck. Fallait y penser avant. Maintenant t’as plus qu’à suivre le guide. Enfonce bien la clé dans la serrure, et montre-moi comment tu t’y prends pour ouvrir une porte.

    — Easy beau gosse.

   Elle la sortit de sa poche et l’inséra en forçant, quand elle lui cria.

    — Gros Mytho ! C’est même pas la bonne clé.

    — Fais voir.

   Elle accepta de lui restituer l’objet.

   — C’est juste une question de technique, lui dit-il, après avoir l’avoir récupérée dans la paume de sa main. Le sens d’ouverture est inversé.

  — Et voilà, fit-il, ajoutant d’un accent faussement italien, Poltrone et Luka, artisan' della qualita.

   La porte venait de s’ouvrir. Il appuya sur une touche de son smartphone, et l’intérieur du box se para de LED de couleur rose, rouge, mauve et bleue électrique. Elle allait enfin découvrir ce que recelait ce lieu si mystérieux, qu’elle n’avait fait qu’entrevoir la veille.

   — Dis-moi, ça fait combien de temps que t'as  ton commerce ?

Luka ne répondait pas. Quelque chose d’inattendu venait de mettre fin à leur conversation.

 

 

 

 

 

                                                                                 

 

                                                                                A Suivre... dans DEMAIN N'EST PAS ARRIVE

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© Thierry Brenner 2024

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