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AU BOUT
Extraits

Couverture, Au Bout, tome 1
En Bref

AVANT-PROPOS

 

 A mon fils...

 

    Si un jour te vient l'idée de feuilleter ces pages témoins de mon passage sur terre, apprends de l'homme sage que je suis devenu, tout ce que je n'ai pas eu l'occasion de te confier jusqu'alors. Non je ne suis pas riche au sens où la société voudrait me formater. Je suis cent mille fois plus riche de mes rencontres, mes nombreux échecs, que je préfère renommer expériences, et les quelques réussites qui ont jalonné mon parcours initiatique.

   Sache que tous les gens que l'on croise sur sa route ne sont le fruit d'aucun hasard. Ils nous sont envoyés pour nous faire sourire, rire, pleurer, éprouver, appréhender, aimer, pardonner, et la liste est loin d'être exhaustive. Chaque moment vécu a sa raison d'être. Tout est lié, tout est enseignement.

  Merci à l'école de la vie, qui m'a ouvert des champs de perception que je n'imaginais même pas. Traverser des épreuves forge un être humain, l'aidant à se dépasser, et à découvrir des ressources insoupçonnées.

  Au fil du temps mon stylo est devenu un confident, un exutoire, une libération. Toute liberté ayant un prix, je ne regrette pas d'avoir payé la mienne au centuple. Mais quel bonheur de pouvoir enfin déployer ses ailes, plus haut encore que ne pourra un jour s'élever ton drone.

 La deuxième vie commence quand on comprend quand on en a qu'une. Je sais à présent que je vais la mettre à profit pour transmettre encore davantage d'émotion, en créant des chansons, sketches, comédies musicales, mais pourquoi pas aussi des romans, pièces de théâtre, et scénarios de films, tellement l'envie grandit en moi d'explorer des univers nouveaux.

 Le temps se raccourcit et les projets fourmillent. Il faudra faire des choix, mais je compte sur l'instinct plus que la raison, car celui-ci ne cherche pas me tromper, depuis que j'ai démesurément revisité mes rêves. Aussi ne laisse à personne le soin de te les détruire. Développe ton côté intuitif. Vivre ce que l'on est vraiment, rend possible l'impossible.

 Mais assez laissé vagabonder ma plume, la lumière s'éteint doucement dans la salle, tu as bien ton cornet de  pop-corn avec toi ? Alors attache-toi au siège. Le film de ma vie commence et ça va déménager...

PROLOGUE

 

Mulhouse, Hôtel d'Alsace, Printemps 1976

Ce lundi où j'ai bien failli tuer ma grand-mère...

    Du numéro 1 de la rue de Zurich, nous nous apprêtons à sortir mes parents, ma sœur et moi, retrouver mes grands-parents maternels à quelques centaines de mètres de là, à l'hôtel qu'ils tiennent tous les deux, au 3 avenue de Lattre de Tassigny, autrefois nommée la rue de Bâle.

    Le lundi est le jour de fermeture de l'établissement, et surtout du Café, où se pressent les clients habituels. En poussant la porte secondaire, un étrange cérémonial nous attend. Deux superbes gâteaux d'anniversaire trônent dans l'arrière-salle du café où Marianne et Armand Freyburger, mes grands-parents, prennent habituellement leurs repas.

    Mes parents ont apporté des fleurs. Les sourires sont de sortie, et l'atmosphère totalement détendue. Il ne va me falloir que quelques minutes pour gâcher la fête qui s'annonce, avec des mots dont je ne mesure pas encore l'ampleur. Le jeune ado de 13 ans s'apprête à rompre le secret.

    Il y a une demi-heure encore, je m'interrogeais sur le pourquoi de ces fleurs, dans l'appartement où nous vivons tous les quatre. André, mon père, saisi par mon moment de trouble, vient de m'informer de quelque chose de la plus grande importance. Ma grand-mère n'est pas ma vraie grand-mère. Quel choc !

    Papa n'a pas pris de pincettes pour me l'annoncer, peu habitué à arrondir les angles. Et de plus, n'appréciant pas particulièrement Mamie, une certaine tension s'est toujours faite sentir entre ces deux-là.

   À peine entré dans le café, je n'ai pas conscience de toute la confusion qui gagne ma tête. Sitôt avoir embrassé mon grand-père, je me précipite comme une tornade dans la cuisine, où celle-ci est affairée à préparer le repas.

— Mamie Mamie, on est là.

— Je vous ai entendu arriver. Je suis en train de faire cuire la viande. Le temps d'ôter mon tablier, et je viens vous dire bonjour à tous les quatre.

— Mamie, je connais le secret.

— Quel secret mon chéri ?

— Ben, que tu n'es pas ma vraie grand-mère. Papa m'a tout raconté.

 

   Ma pauvre grand-mère en a les yeux qui se révulsent. Je sens son corps qui part en arrière, et l'empêche de chuter lourdement sur le carrelage de la cuisine. Dans l'arrière-salle, personne n'a assisté à la scène. Mes parents et ma petite sœur Muriel, de quatre ans ma cadette, se délestent de leurs manteaux, et entament une petite discussion avec mon grand-père. Quelques banalités bien choisies, comme apprises par cœur à la maison, et répétées au millimètre prêt, pour encore moins d'effet.

Pendant ce temps-là, en cuisine...

— Tout va bien Mamie ?

— Oui, ne t'inquiète pas Thierry.

— Je croyais que tu étais en train de faire un malaise.

— J'ai juste glissé. Heureusement que étais là pour me rattraper à temps. Ainsi donc tu sais tout ?

— Je sais seulement que ça va rien changer du tout. Tu restes ma mamie, et je continuerai à t'aimer toute ma vie. Et d'abord j'ai pas connu la vraie, alors on s'en fout, ça compte pas, c'est juste pour du beurre. Y'a que toi pour moi Mamie, pas de place pour une autre.

— Tu es un gentil garçon me dit-elle, les yeux embués de larmes. Allons retrouver les autres, ils vont croire qu'on est en train de faire des conciliabules.

— C'est quoi un conci à bulles ?

— C'est un peu comme si toi et moi, on se confiait des secrets. Allez ouste, on sort de cette cuisine. Les autres nous attendent …

 

   Ce lundi-là, je découvris que le chiffre 20 sur le gâteau, représentait en fait le vingtième anniversaire de mariage de mes grands-parents, qui avaient convolé en noces au printemps 1956.

Il y avait donc eu une première Madame Freyburger bien avant Mamie.

   Mais qui était cette mystérieuse épouse dont on m'avait caché jusqu'à l'existence ?

   Je n'allais pas tarder à en apprendre davantage...

Chapitre 1.

 

22 Août 2018 – Salon en désordre – Petit bourg de campagne – Poitou – 4ème jour sans dormir...

 

   J'ai fermé les fenêtres, la circulation est impossible, le bruit intolérable. Les gens rentrent de leurs vacances d'été. Le trafic est dense devant ma maison en plein centre du village.

   Deux jours plus tôt, j'ai réuni le peu de forces qu'il me reste,  pour appeler mon fils Eliott en vacances chez ses grands-parents ardéchois. D'une voix faible et fatiguée, je lui ai souhaité ses seize ans.

   J'ai honte de moi, honte d'être tombé si bas, après avoir visé à défaut de lune, les étoiles. Ce n'est pas cette image que je voudrais lui donner, mais celle d'un père débordant de créativité, abritant sous l'humour et avec un sens certain du décalage, l'autre moi, le torturé, le garçon bourré de tocs, celui qui a du mal à trouver sa place, dans une société qui n'a que faire des gens différents. Alors comment j'en suis rendu là, doit bien trouver son explication à quelque part.

   Empathique. Le mot est lâché. Derrière chaque humain se cache une histoire, un passé, des failles plus ou moins profondes. Et question failles, j'en connais un rayon. C'est vrai qu'au rayon précipice de mon hypermarché, j'ai fait  main basse sur tout ce qui était en promotion.

   Ah oui j'oubliais, on s'est pas présenté. Mon nom est Brenner Thierry, j'aurais bientôt deux fois 5 ans, comme deux dés semblant se chercher sur une piste ronde, ou 54 ans et demi, pour ceux qui n'auraient pas visualisé le jet de dés. J'insiste bien sur le et demi, car c'est précisément à ces détails-là, qu'on se rappelle qu'on a été soi-même un enfant.

   La vie, je la passe à écrire des chansons pour les autres, plus de deux mille déjà. Un métier de fainéant selon beaucoup de gens, mais surtout inexistant pour les formulaires administratifs, que j'ai pris en grippe. Forcément, ça dépend ça dépasse[1]. Tout a été dit avec brio, par la troupe du Splendid, il y a trente ans déjà.

   Écrire m'apaise, me sécurise, me transforme, et me procure des instants extatiques, à nul autre pareil. Mais cette fois, le challenge n'est plus de faire une petite chanson de trois minutes, mais bien de rassembler toutes les pièces d'un puzzle d'une vie, la mienne.

   Pas un choix mais une imposition, une évidence, une nécessité de guérir de mon passé. Mais par où commencer ?

 

[1]     Réplique entendue la première fois dans la pièce de café-théâtre  « le père Noël est une ordure »

Chapitre 2.

 

Nuit du 2 au 3 août 1944 – Des bombardiers alliés dans le ciel de Mulhouse – Est de la France

 

   Depuis le 6 juin date du débarquement, les Américains progressent à vitesse grand V pour débarrasser la France de l'occupant nazi. Nicole ma maman, a bientôt huit ans.

     Armand, mon grand-père, qui tient avec son épouse Paulette, l'Hôtel d'Alsace dans le prolongement de la rue de Bâle juste à côté de l'actuelle place de la République à Mulhouse, a préféré l'envoyer loin de tous conflits. Elle ira donc passer la fin de la guerre chez Mémé Caroline, près de Nancy à Conflans Jarny, où la mère de Paulette tient avec son mari, le buffet de la gare.

 

   Cette nuit du 2 au 3 août 1944, Paulette est seule à l'hôtel. Il ne reste qu'un client, un certain Paul Favard, un habitué de l'établissement. Armand n'est pas là non plus pour la seconder, il est en cure de repos, chez une vieille dame qui l'abrite à Oderen, au fond de la vallée, où il se remet d'une crise rhumatismale aiguë. De toute manière, lui et son épouse ont décidé de fermer le commerce, et partir en direction de la Lorraine, où vit la famille de sa femme.

    Nouvelle alerte aérienne. Les riverains de la place viennent d'entendre les sirènes, qui annoncent une nouvelle vague de bombardements. Chacun sait très bien où s'abriter, des caves étant attribuées par secteurs, aux habitants des différents quartiers.

   Dans le ciel, le pilote aux commandes du bombardier américain, a eu pour mission de débarrasser la ville de l'occupant, en bombardant exclusivement des bâtiments névralgiques, où se concentrent les Allemands.

     La trappe va s'ouvrir dans quelques minutes, Mulhouse est en vue. Presque la routine pour ce brave type, venu de l'Utah ou de l'Oregon, et fier de rendre ce service à la France.

   Mais alors qu'en haut tout paraît ordonné, répété comme à l'entraînement, en bas les habitants cèdent à la panique. L'impact est brutal, sans appel. Le destin l'a voulu ainsi. Paulette n'a pas rejoint la cave attribuée, où elle était censée se réfugier. Où peut-elle bien être à présent ?  Ironie du sort, son lieu de retrait habituel n'a subi aucun dommage.

  Dans le ciel, mission terminée. Au rapport pour les bombardiers.

— Gentlemen, on rentre à la base. La guerre n'est pas finie, la France a encore besoin de vous. Come on guys[2], on va les raccompagner à Berlin, les fils d'Adolf !

  Les combats terrestres se poursuivront bientôt au nord de Mulhouse, dans le quartier de Bourtzwiller, où André, mon père, alors âgé de 17 ans, assiste sa mère Marie, et son frère Roland d'un an son aîné, dans la boulangerie familiale. Mais qu'est-il arrivé à Paulette ? Pourquoi n'a-t-elle pas rejoint la bonne cave ? J'ai bien l'impression que les chances de rencontrer ma vraie grand-mère s'amenuisent au fil des heures.

 

[2]     Allez les gars !

Chapitre 3.

 

 

23 Août 2018 – Salon en désordre  – Poitou – 5ème nuit sans dormir

 

   La nuit a encore été difficile. Ma cystite est bien là, présente, et la fibromyalgie est venue s'inviter à la fête. Cette fois, tout mon corps a été pris de fortes fièvres. Mais  comme d'habitude, je continue à me passer du médecin. Pas envie de subir une batterie d'examens, moi l'hypersensible qui tourne de l’œil à la vue d'une simple seringue, ou d'une goutte de sang.

   Mon aversion pour les médicaments chimiques, m'a orienté vers d'autres pratiques. Soigner l'âme pour mieux guérir le corps. Rechercher les vraies causes du mal, aller à la source de tous ces conflits intérieurs, qui me pourrissent la santé. Encore faut-il être en état de le faire.

   Cette nuit a été différente des autres. Outre l'impression de brûler par tous les pores de mon corps, et réveiller des douleurs anciennes, des flashs très précis de ma vie me reviennent. Comme si depuis le monde des rêves, on cherchait à m'aider, après m'avoir fait vivre en cinq nuits, un éventail de douleurs dignes du catalogue des 3 Suisses, version papier.[3].

   Depuis le décès de mes parents, il y a dix et treize ans, j'enquête sur leur passé, et sur tout ce qu'ils ne m'ont pas dit de leur vivant, par pudeur, envie de taire. Ou tout simplement, parce que j'avais autre chose à faire que les écouter parler à chaque réunion de famille, de la guerre, l'occupation. Des trucs bien lointains, et à des années-lumière d'un ado plus préoccupé par la sortie du dernier 33 tours disco des Bee Gees, que le monde entier allait s'arracher bientôt. Une autre forme de fièvre bien plus musicale, que celle que je venais de vivre ce mardi soir.

    Des flashs précis. Des images issues d'un film, où je figure au générique, tout en réalisant le travail colossal, que va être de raconter une telle histoire.

   Je suis pourtant conscient que je viens de faire un burn-out. Mais en même temps, on vient de m'offrir le seau et les glaçons, pour refroidir ce corps en fusion. Et si fusion il y a, elle passe par la reconnexion avec l'histoire de mes ascendants, et par toutes sortes d'effusions. Encore faut-il se soigner avec la bonne infusion, pour éviter confusions et désillusions, qui pourraient s'inviter au fil de ce récit.

 

[3] Catalogue de vente par correspondance très en vogue dans les années 70 et 80

Chapitre 4.

 

Hiver 1961 – Un bal en ville – La rencontre

 

     En pleine époque yéyé, le fils de la boulangerie rencontre, non pas la fille du puisatier, mais celle de l'hôtelier. On pourrait se croire tout droit sorti d'un roman de Marcel Pagnol. Ne manqueraient plus que les cigales, mais dans les faubourgs de Mulhouse cet hiver 1961, celles-ci seraient plutôt en RTT, ou en train de sérieusement se cailler les miches.

    Des gens singuliers mes parents. Elle, Nicole 25 ans, écoute les Platters, et autres groupes noir-américains en vogue, dans les années 60. Lui, André 34 ans, toujours célibataire, est un fan invétéré de Georges Brassens, et de tous les grands musiciens de jazz.

    Sur Affinity.com[4], ces deux-là n'auraient pas eu la moindre chance de matcher.[5] L'un et l'autre ne sont pas férus de musique alsacienne, et encore moins de musette, très peu représentée dans la région. Étrangement la musique qu'on joue dans les bals en Alsace, est comme une frontière culturelle avec le reste de la France, qu'on appelle ici les Français de l'intérieur.

    Mais André a passé une partie de son enfance à St Pair sur Mer dans la Manche, puis à Paris chez son oncle et sa tante maternelle. Quant à Nicole, elle a été tenue loin des conflits pendant l'occupation allemande, placée par ses parents chez Mémé Caroline en Meurthe-et-Moselle.

    Aussi, quand l'orchestre entame ce soir-là ces quelques notes de musique, on en est pas encore à l'époque des DJ, mais le beat[6] est bon. Les regards se cherchent...

Mambo, tango, pasodobles et autres rythmes latino-américains ont tôt fait de rapprocher deux cœurs qui ne demandaient que ça.

— Bonsoir Mademoiselle.

— Bonsoir

— M'accorderais-tu ce tango ?

— Mais pourquoi pas.

— Alors allons danser !

— Il me tarde.

— Oh … mais tu danses merveilleusement bien.

— Je te retourne le compliment.

— Tu aimes les danses latines ?

— J'en raffole. Mais souvent il faut attendre longtemps jusqu'à ce que l'orchestre se mette à jouer une série comme ça.

— Tu sais, on est à Mulhouse, pas à Buenos Aires.

— Dommage !

— Tu t'appelles comment ?

— Nicole

— Moi c'est André.

— C'est drôle, Andrée est mon deuxième prénom.

— Incroyable j'en suis soufflé !

— Moi aussi.

— C'est la première fois que tu viens ici ? Je ne t'ai jamais vue dans cette salle ?

— La première fois oui. Avant j'allais danser dans un autre dancing de la ville, mais j'ai entendu parler de cet endroit où les orchestres jouent des répertoires de danses latines.

— Tu es venue seule ou accompagnée ?

— Je suis venue avec ma cousine Thérèse, et Colette ma voisine. Tu vois, ce sont les deux filles qui discutent ensemble là à la table du fond.

— On en est déjà à la troisième danse ensemble, elles vont commencer à trouver ça long tes amies.

— On s'en fiche, j'ai pas envie d'arrêter.

— Moi non plus.

— Tu habites où ?

— Tu vois la boulangerie de Bourtzwiller, au coin de la place du rattachement ?

— Vaguement, c'est pas tellement mon quartier. Je suis plutôt du côté de la place de la République, l'Hôtel d'Alsace tu connais ?

— Oui j'ai déjà entendu parler, c'est pas loin du jardin de la Bourse.

— À deux rues, oui.

— On va se revoir ?

— Avec grand plaisir, maintenant que j'ai découvert cet endroit c'est sur que je reviendrai.

— Dommage, la série latine se termine. Et si on se donnait rendez-vous samedi prochain ?

— Je vais demander à mes amies si elles sont libres.

— C'est pas obligatoire.

— Si ça l'est, mon père ne me laissera pas sortir sans elles.

— Tu as quel âge Nicole ?

— 25 ans.

— Mais alors tu es majeure depuis quatre ans ?

— Oui, mais je ne peux pas faire ça à mon père, après ce qu'il a vécu. Il ne comprendrait pas. Je suis sa seule enfant, tu vois.

— Je comprends.

— Alors viens avec tes amies, mais surtout viens !

— Promis, je serais là !

— Une petite bise ?

— Comment te refuser ça André ?

    Nos deux futurs tourtereaux semblent bien s'être découvert des points communs. Certes, ma conception n'est pas encore au programme, on ne va pas griller les étapes. Laissons faire le temps. Ils vont si bien ensemble, que ce serait dommage de précipiter le destin. Mais ne se rencontre-t-on pas également pour nos failles ?

 

[4]   Site de rencontre sur Internet

[5]   Correspondre aux attentes de l'autre

[6]   Ou BPM, battement par minute, qui précise le tempo d'une musique

Chapitre 5.

 

Matin du 3 août 1944 – Les bombardiers sont loin – Un simple regard.

 

    Thérèse, la cousine à maman, est prévenue de la tragédie qui vient de se jouer à Mulhouse. Elle arrive au bras de ses parents devant l'hôtel, lourdement touché par les obus tombés en nombre, dans tout le quartier. Ils parviennent tous les trois avec difficulté, à pénétrer dans le bâtiment, au péril de leur vie.

— Paulette ? Si tu nous entends, réponds-nous.

dit la mère de Thérèse.

— Paulette ? Est-ce que tu es blessée ? Je t'en prie, appelle-nous.

lui crie Joseph.

— Jette un objet Tata, une pierre, quelque chose qui pourrait nous permettre de te repérer.

dit Thérèse.

   Hélas les appels ricochent sur les décombres. Il n'y a plus âme qui vive à l'hôtel. Le destin s'est joué ailleurs, à quelques dizaines de mètres de l'imposante bâtisse.

— Rentrez à la maison toutes les deux !

— Papa, tu vas faire quoi ?

— Je vais prendre le premier train pour la vallée d'Oderen. C'est à moi d'avertir Armand de ce qui s'est passé ici.

    Il est vrai qu'en 1944, les SMS, la portabilité, les réseaux internet, sont encore en stand-by dans la tête de leurs futurs inventeurs. Et puis dans cette petite masure au calme au pied des Vosges, il n'existe même pas de téléphone. Il y a bien des cigognes dans le ciel alsacien, mais elles n'ont pas l'intention de servir de messagères. Il n'y a pas marqué pigeon voyageur sur leur front.

   9H38.  Au signal de l'agent de quai, la locomotive et ses voitures voyageurs, quittent la gare de Mulhouse. Chaque kilomètre avalé par la micheline, est propice à de nouvelles angoisses pour le père de Thérèse. D'habitude, l'homme est plutôt jovial et bon vivant, et les deux beaux-frères s'apprécient. Cette fois le cas est délicat, et l'être humain démuni, en pareille situation. Dans la tête de Joseph, les mots se bousculent...

Non pas cette tournure de phrase.

Et puis il y a peut-être la jeune Nicole avec lui.

Comment dire ça ?

Pourquoi fallait-il que ça tombe sur moi ?

 

     10h32. A mi-parcours, le train effectue un ralentissement, pour laisser passer un autre convoi qui revient de la vallée. Le père de Thérèse regarde par la fenêtre, et reconnaît immédiatement son beau-frère. Mais pas moyen de descendre, un simple échange de regards, suffit à avertir mon futur grand-père de quelque chose.

   Il y a des mots qui dits avec les yeux, expriment plus de compassion que bien de phrases, qu'on torture et ressasse dans sa boîte crânienne, pour  ne rien sortir d'efficace.

   Mais comment Armand a-t-il pu se trouver dans le train inverse sans avoir été prévenu, reste un mystère à élucider...

Chapitre 6.

 

24 Août 2018 – Salon toujours en désordre – Première nuit de sommeil

 

    La nuit a été plus apaisée. J'ai dormi plus de cinq heures d'affilée, un record. Mes fortes fièvres sont tombées. Je sais que je ne suis pas encore tiré d'affaire, mais je suis sur la bonne voie. Je n'ai pas allumé mon ordi depuis trois jours, consulté mes mails, et ma messagerie Facebook. Tant pis, ceux qui ont mes coordonnées privées, savent comment me joindre.

    Hier, Eliott et ses grands-parents sont venus me rendre visite. Comme chaque année, depuis l'âge de ses 4 ans, ils effectuent le voyage aller-retour Ardèche-Poitou. Mais cette saison marque un tournant pour mon ado, qui passant son permis voiture en conduite accompagnée, a pu rouler à l'aller comme au retour, sur près de deux cents kilomètres du parcours.

— Papa, tu sais, j'ai même pris l'autoroute, et passé mon premier péage.

   Je ne lui ferai pas mon topo habituel de vieux réac, qui trouve que les autoroutes dont les travaux ont été amortis depuis des années, devraient être gratuites depuis il y a bien longtemps déjà. Non, je me contente de le féliciter, et constater qu'il a encore grandi en deux mois, et qu'après avoir dépassé la taille de sa mère, soit 1m55 au garrot, il se rapproche à vitesse vertigineuse avec son 1m70, de mon petit mètre quatre-vingt-trois.

    Mais c'est surtout le serrer dans mes bras à plusieurs reprises, qui me fait un bien fou, après le choc émotionnel que représente mon burn-out. S’il y a quelques années encore, je regardais avec bienveillance les images télévisées de personnes descendues dans les rues des grandes métropoles, avec leurs panneaux Free Hugs[7], j'en comprends aujourd'hui l'intérêt, mais surtout le réel besoin.

    Maman et papa n'étaient pas très tactiles avec moi, sauf en claques et châtiments, mais ça fera l'objet d'un autre chapitre. Je me souviens de quelques dimanches matin, où j'allais les rejoindre dans leur lit. Je devais avoir sept ou huit ans à l'époque, mais ces instants demeuraient bien trop rares.

    Pour le moment, l'envie d'écrire me démange, mais comment raconter un passé, duquel je n'étais pas présent au début, parler de la vie de gens qui me sont étrangers, bien que reliés totalement à mon histoire familiale. Je ne suis pas écrivain, et n'ai pas l'intention de le devenir, quoique...

    Je cherche simplement à raconter mon histoire, et ce qui m'a conduit à ce choc brutal, ce qui a éveillé en moi le besoin de vivre désormais différemment.

   En mon état de confusion actuel, j'en oublie de dire qu'après m'avoir rendu visite, mon fils est allé retrouver sa maman Christine à quelques kilomètres de chez moi. Nous avons choisi la formule, de rester dans un périmètre de proximité, depuis que nous nous sommes séparés, après vingt-deux ans de vie commune, il y a seulement trois ans. Enfin le terme exact serait plutôt... quand elle a choisi de me quitter, au bout de tout ce temps-là.

    Si écrire est une nourriture spirituelle, il va falloir penser à alimenter le corps physique en énergie, car manger est encore difficile. Les aliments n'ont pas leur goût habituel, et passer à table, a toujours été pour moi une obligation plus qu'un plaisir, voir bien souvent un véritable supplice.

 

[7] Calins gratuits

chapitre 7.

 

1962 – Cinéma Palace – Mulhouse – Nicole et André

    En 62, on ne se balançait pas de texto lors d' un premier rendez-vous. Aussi, en bon gentleman, André est allé demander la permission à Armand, d'emmener sa fille au cinéma, et bien entendu de la ramener séance tenante, sitôt la projection terminée.

    Mais quel film a-t-il l'intention de lui montrer ? Pourquoi pas le sublimissime West Side Story, qui allie la musique et la danse,  y mêlant le mythe éternel de Roméo et Juliette. Le tout joué par des acteurs charismatiques, comme Natalie Wood et George Chakiris. Les moments les plus romantiques pourraient bien servir aux deux amoureux, à tenter quelque étreinte. Sauf que cette idée est la mienne, pas celle de mon père.

    Celui-ci a en effet quelque chose d'autre en tête, bien plus original encore. André, très cinéphile, a entendu parler d'un film tourné outre-Atlantique, où le réalisateur a tenu par contrat, à faire savoir à tous les exploitants de salles, qu'ils ne devaient tolérer aucun retardataire, une fois la séance débutée. Mais André et Nicole sont là à l'heure.

— Mon chéri il parle de quoi le film que tu tiens absolument à me faire voir ?

— Très peu d'informations circulent, mais aux États-Unis tout le monde court le voir. C'est le film à ne pas rater.

— Est-ce qu'au moins c'est romantique ?

— On verra bien.

    Si elle savait...

— Oh il est en noir et blanc. j'aurais préféré un film en couleurs.

— Allons, le noir et blanc a son charme, et puis tu as le tien, et toi tu es en couleur !

— Oh André…

    Il n'en faut pas plus pour faire rougir ma future maman.

— Ça y est ça ouvre, on va prendre une place dans le fond, bien centrée par rapport à l'écran.

— Je te laisse faire, tu t'y connais.

    Nicole ne le sait pas encore, car elle n'a pas fait attention à l'affiche, et juste aperçu quelques photos noir et blanc, trop occupée à regarder André avec des yeux d'amour, quand il a pris les billets au guichet, mais le film qu'ils vont découvrir ensemble,  est "Psychose" d'Alfred Hitchcock. Le long métrage qui va devenir le premier grand thriller de l'histoire du cinéma, en en faisant supprimer la vedette, jouée par la belle Janet Leigh,  au cours du premier tiers de la projection. Voilà pourquoi le film a été interdit partout aux retardataires. ils n'auraient pas compris que leur star n'apparaisse pas à l'écran.

    Après le court métrage, les publicités, les actualités de l'époque, et quelques douceurs de crèmes glacées, servies par les hôtesses de cinéma, avec leur panier d'osier attaché autour du cou, le noir se fait enfin dans la salle. Nos amoureux découvrent la première scène, où Marion, l'héroïne du long métrage, fait main basse sur l'argent du coffre de la banque où elle travaille, et s'enfuit vers son destin.

     C'est mon père qui m'a fait découvrir toute la filmographie de ce génial cinéaste, qu'était Alfred Hitchcock. Je crois bien qu'il serait ravi d'échanger avec moi. Tiens ! j'ai bien envie de tenter un truc...

— Papa … Papa …

— Thierry… Mais qu'est-ce que tu fais là ? Dit mon père surpris

— Ben comme toi, je viens voir Psychose. J'ai pas pu résister Papa.

— T'as pas pu résister ! Comment ça ?

— Ça c'est de ta faute, faut que tu convertisses toute la famille à tes goûts. J'invente rien, il y a juste ma sœur qui n'est pas tombée dans le panneau.

— Ta sœur ? N'importe quoi.

— J'ai des preuves.

— Là tu travailles du chapeau Thierry ! Et d'abord t'es même pas né encore !

— Alors comment tu sais que je m'appelle comme ça  ?

— Ah oui c'est vrai ça.

— André ! Tu parles à qui ?

— À personne ma chérie, je pense à haute voix. Regarde l'écran ma chérie, où tu vas perdre le fil de l'histoire.

    Puis s'adressant à ma voix venue de nulle part...

— Dis donc toi, tu vois pas que tu déranges ? Tu pourrais au moins parler à voix basse, tu vois bien que je suis avec une fille.

— Oui je la connais.

— Oh j'aime pas ça. Me dis pas que t'es sortie avec elle.

— Pas exactement, mais sorti de son…  Laisse tomber, tu comprendras plus tard.

— Tu commences à me gonfler sérieusement toi. Va t'asseoir ailleurs !

    Pendant ce temps la belle Marion vient de garer sa voiture au Motel...

— Je vous laisse tous les deux, bonne fin de séance. Et… bonne douche.

Ce type est complètement frappé. Bonne douche. N'importe quoi. J'espère que je n'aurais jamais d'enfants comme ça moi.

    Je ris encore de ma plaisanterie, car ce n'est pas spoiler[7]  ce monument du 7ème art, que citer la mythique scène de la douche, où Marion se fait larder de plusieurs coups de couteau, s'accrochant désespérément au rideau de douche, avant de basculer dans le fond de la baignoire, avec des plans d'images à décrypter dans toutes les grandes écoles de cinéma.

    Voilà donc le film que Papa avait choisi de faire voir à Maman ce dimanche-là. J'avoue que question drague, pour le côté romantique on repassera. Mais l'idée de se servir des séquences-chocs pour l'abriter dans ses bras, était sans doute un trait de génie d'André.

    Après Psychose, place à ma propre névrose. Je sais que je vais bientôt naître de l'union de ces deux-là, mais encore va-t-il falloir penser à préparer la cérémonie de mariage...

 

[7]  Raconter la fin d'un film, pratique hélas très en vogue sur Internet

 

 

 

A Suivre ...  dans AU BOUT

© Thierry Brenner 2020

ISBN : 979-86-336-1547-0

 

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extraits lecture roman, Au Bout
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